#Samedi1Jeu | Il y a des jeux experts qui donnent l’impression d’être une forteresse imprenable. Et puis il y a ceux qui réussissent à transformer cette complexité en véritable plaisir de jeu. Covenant - Le Clan des Nains appartient clairement à cette deuxième catégorie. Sous ses airs de classique jeu de placement et de gestion, le titre de Germán P. Millán cache une mécanique redoutablement bien huilée où les actions s’enchaînent, les bonus se répondent et où une décision prise au début de la partie peut complètement transformer les possibilités disponibles quelques tours plus tard. C’est avec un exemplaire fourni par l’éditeur que l’on a testé Covenant, voici notre verdict… Publié en français par iello, Covenant nous plonge dans un univers de fantasy où plusieurs clans de Nains doivent reconquérir leur montagne ancestrale, Karrak-sür-Kazar, envahie par les gobelins, les orcs et les trolls. Mais attention, derrière cette guerre de reconquête se cache avant tout un gros jeu de gestion et d’optimisation, ce que l’on comprend de suite en ouvrant la boîte et son contenu généreux. Ici, pas question de foncer tête baissée dans la bataille. Il va falloir creuser, exploiter, transporter, construire, améliorer ses nains et surtout apprendre à faire beaucoup avec très peu. Et c’est précisément là que Covenant devient particulièrement intéressant.
Une montagne à reconquérir, un moteur à construire
Le principe est simple sur le papier. En répondant à l'appel
du roi Thorjal, chaque joueur dirige un clan Nains et dispose de quatre
ouvriers qu’il va affecter à différents outils. Chaque outil correspond à une
action et sa force détermine son efficacité. Tu vas ainsi pouvoir explorer la
montagne pour récupérer des ressources, transporter ces dernières afin de
préparer tes constructions, bâtir de nouveaux éléments dans les salles
reconquises ou combattre les créatures qui occupent encore les lieux. À mesure
que la partie avance, tes nains gagnent en puissance, de nouveaux outils
apparaissent et ton plateau personnel devient progressivement plus efficace.
Jusque-là, rien qui révolutionne le placement d’ouvriers pour les amateurs du
genre. Mais Covenant a une idée particulièrement maligne qui fait que tes
actions principales ne sont finalement que la porte d’entrée vers tout le reste.
À partir de ce moment, le jeu change de dimension.
Seulement douze actions… et pourtant largement assez
Une partie se divise en trois ères de quatre tours. Au
total, tu ne disposes donc que de douze actions principales pour
développer ton clan. Sur le papier, cela paraît extrêmement peu, mais en
pratique, c’est largement suffisant parce qu’une action ne se limite quasiment
jamais à ce que son symbole annonce. Elle peut déclencher un bonus, permettre
de progresser sur une piste, améliorer un nain, récupérer une relique, obtenir
un parchemin, gagner une pièce royale ou encore débloquer un nouvel outil.
Certains éléments deviennent même accessibles uniquement par l’intermédiaire de
ces effets secondaires. C’est là que Covenant trouve son identité.
Tu ne vas pas simplement te demander « quelle action
dois-je faire ? ». Tu vas rapidement réfléchir en termes de chaîne : «
Si je fais cette action, je récupère ce bonus. Ce bonus me permet d'améliorer
mon ouvrier. Avec une nain plus puissante, je peux réaliser cette autre action
et celle-ci va ensuite me permettre de récupérer l’élément dont j’ai besoin »
Le jeu devient alors une sorte de puzzle permanent.
« Je voulais faire ça… mais je vais d’abord faire ça »
C’est probablement le mécanisme que l’on a le plus apprécié
dans Covenant. Certaines choses que tu veux obtenir ne disposent tout
simplement pas de leur propre action principale. Tu veux forger un nouvel outil
? Il faudra trouver comment déclencher le bonus correspondant. Tu veux
récupérer une relique ? Même logique. Tu veux améliorer la puissance de tes
nains ? Là encore, il faudra construire ton tour autour des possibilités
offertes par les différentes actions. Cela peut sembler contre-intuitif lors
des premières parties, mais c’est un jeu d’apprentissage qui demande de l’investissement.
Une fois les mécaniques assimilées, ça devient un déclic et le jeu devient
beaucoup plus plaisant, plus satisfaisant. Tu ne cherches plus uniquement à
réaliser une action efficace. Tu cherches « l’effet papillon », tu cherches l’action
qui va te permettre d’en déclencher plusieurs autres. C’est une différence
fondamentale et surtout, elle évite à Covenant de devenir un simple jeu
de comptabilité où l’on additionne mécaniquement des ressources pour construire
le bâtiment suivant.
Des combos qui donnent vraiment envie de rejouer
Le mot « combo » est souvent utilisé un peu facilement dans
les jeux de société. Ici, il prend réellement tout son sens. Les premiers tours
permettent déjà de mettre en place des petits enchaînements. Puis les outils
supplémentaires, les améliorations, les parchemins, les reliques et les
différentes pistes viennent progressivement enrichir les possibilités. Ton
moteur devient donc de plus en plus puissant. Et c’est particulièrement
satisfaisant parce que tu vois directement le résultat de tes choix. Un nain
qui ne pouvait pratiquement rien faire en début de partie devient capable
d’extraire davantage de ressources, de construire plusieurs éléments ou de
venir à bout de créatures plus puissantes. Les outils évoluent également et
peuvent être améliorés avec des joyaux afin de renforcer leurs effets. On
ressent donc réellement cette montée en puissance. Contrairement à certains
jeux experts où le moteur devient intéressant seulement lorsque la partie
touche presque à sa fin, Covenant donne rapidement cette sensation de
progression.
Le thème n’est pas qu’un joli décor
Covenant reste un eurogame très assumé. On est bien
davantage dans la gestion, l’optimisation et le placement que dans une aventure
narrative. Pourtant, les différentes mécaniques participent à cette impression
de reconquête. Tu creuses la montagne, tu découvres ses salles, tu récupères
ses ressources, tu affrontes les créatures qui l’occupent puis tu reconstruis
progressivement les lieux. Les bâtiments viennent remplir les espaces libérés
et ton clan gagne progressivement en puissance. Le thème accompagne réellement
les actions. Même le développement de tes ouvriers participe à cette sensation
de progression. Plus ton clan devient puissant, plus il est capable de
s’enfoncer dans la montagne et d’en exploiter les richesses. Pour un jeu aussi
mécanique, c’est particulièrement appréciable.
Construire sa stratégie sans se fermer de portes
Covenant a également l’intelligence de ne pas imposer
une seule manière de gagner. Les bâtiments, les reliques, les projets, les
pistes de progression, les outils, les objectifs personnels ou encore les
différentes récompenses permettent d’emprunter plusieurs chemins vers la
Gloire. Les objectifs de fin d’ère viennent également influencer les choix à
effectuer et poussent à réfléchir suffisamment tôt à sa stratégie. On a
apprécié que le jeu ne donne pas forcément l’impression de te dire
immédiatement quelle stratégie adopter. Tu peux commencer à développer ton clan
d’une certaine manière, puis profiter d’un bonus particulièrement intéressant
pour bifurquer. Et comme les outils eux-mêmes participent au scoring final, les
décisions prises pendant la partie peuvent avoir une double utilité : améliorer
ton moteur maintenant tout en préparant tes points de victoire futurs. Cette
imbrication rend les parties particulièrement intéressantes.
Un jeu expert… mais pas austère
C’est peut-être là que Covenant est le plus
surprenant. Un jeu qui propose autant de possibilités pourrait facilement
devenir très sérieux, voire franchement rébarbatif, mais ce n’est pas le cas.
Même lorsqu’on commence à maîtriser les mécanismes, le plaisir vient toujours
de cette recherche du meilleur enchaînement. Il y a quelque chose de presque
jubilatoire à constater qu’une action que l’on pensait banale va finalement
déclencher trois ou quatre effets supplémentaires. Le jeu récompense donc la
réflexion, mais il récompense surtout la compréhension de son propre système.
Et c’est une nuance importante. Tu n’as pas uniquement besoin de connaître les
règles. Tu dois comprendre comment les différents éléments peuvent fonctionner
ensemble. Une fois cette logique assimilée, Covenant devient nettement
plus fluide. Les parties suivantes permettent alors de mieux exploiter les
possibilités et surtout de tester d’autres approches. Cette variété des
stratégies contribue fortement à la rejouabilité. Mais cette richesse a
aussi son revers, tout n’est évidemment pas parfait et la principale
faiblesse de Covenant vient justement de ce qui constitue sa plus grande
qualité : il y a énormément de choses à faire. Lors des premières
parties, il est très facile de se retrouver devant un éventail de possibilités
qui paraît disproportionné par rapport au nombre d’actions disponibles. Et
comme chaque choix peut déclencher plusieurs conséquences, on peut être amené à
trop cogiter pour essayer de prendre la bonne décision. Ainsi tu peux passer
beaucoup de temps à chercher le meilleur enchaînement possible. À plusieurs
joueurs, cela peut également rallonger sensiblement les tours, notamment
lorsque chacun commence à maîtriser suffisamment le jeu pour vouloir optimiser
chaque bonus. Les différents effets rendent les tours riches, mais cette
richesse peut aussi donner une sensation de longueur lorsque les joueurs
prennent le temps de tout calculer. Ce n’est donc clairement pas le jeu à
sortir avec des joueurs qui découvrent les jeux experts. Covenant
demande un investissement, mais une fois cet investissement accepté, il devient
beaucoup plus généreux.
« À force d’explorer, la montagne peut devenir difficile à lire »
À mesure que la partie progresse, la montagne se remplit de
bâtiments, de créatures et de différents éléments. L’ensemble peut rapidement
devenir chargé, ce qui demande parfois de prendre un peu de recul pour
retrouver l’information recherchée. La lisibilité de certaines pistes et aides
aurait également pu être améliorée. Ce n’est pas rédhibitoire, mais sur un jeu
où l’on doit déjà gérer autant de paramètres, chaque information difficile à
identifier peut devenir une petite friction supplémentaire. Heureusement, la
qualité générale du matériel et la présence du jeu sur la table compensent
largement cette petite faiblesse.
Une vraie envie de relancer une partie
Et finalement, c’est ici que Covenant marque le plus
de points. Après plusieurs parties, je ne retiens pas uniquement la richesse de
ses mécaniques. Je retiens surtout l’envie de recommencer. Parce qu’une
fois que tu as compris le fonctionnement général, tu commences à regarder le
jeu différemment. Tu te demandes si tu pourrais développer davantage tes nains.
Si tu peux construire plus rapidement. Si tu peux exploiter une autre piste. Si
tu peux utiliser différemment les outils. Si tu peux créer des combos encore
plus efficaces. Et c’est exactement ce que l’on attend d’un jeu expert, pas
simplement qu’il soit profond, mais qu’il me donne envie de retourner à la
table pour voir si je peux faire mieux.
Pour qui ?
Covenant – Le Clan des Nains s’adresse clairement aux
joueurs habitués aux jeux experts, particulièrement à ceux qui
apprécient les jeux de placement d’ouvriers, de gestion de ressources et de
développement. Si tu aimes optimiser tes actions, réfléchir plusieurs coups à
l’avance et découvrir progressivement des synergies entre les différentes
mécaniques, tu devrais rapidement trouver ton bonheur. En revanche, si tu
recherches un jeu immédiatement accessible, très narratif ou avec une
interaction directe entre les joueurs, ce n’est probablement pas ici qu’il
faudra chercher. L’affrontement entre les clans reste essentiellement indirect
: chacun cherche à optimiser son développement tout en profitant avant les
autres des opportunités disponibles sur le plateau commun.
Un eurogame qui ne se contente pas d’empiler les mécaniques
Covenant aurait pu être un énième jeu de placement
d’ouvriers particulièrement touffu, avec son lot de ressources, de pistes,
d’objectifs et de bâtiments. Il réussit pourtant à aller plus loin. Son
véritable tour de force est de transformer cette accumulation de possibilités
en machine à combos étonnamment cohérente. On a apprécié cette sensation
de devoir parfois prendre un chemin détourné pour obtenir exactement ce que je
veux. Le jeu pousse à réfléchir différemment, plutôt que de chercher
directement une récompense, il faut comprendre quelle action peut permettre de
la déclencher indirectement. Et lorsque la mécanique commence à tourner, le
plaisir est réel. Les douze actions disponibles sur l’ensemble de la partie
pourraient sembler extrêmement limitées. Elles deviennent au contraire une
contrainte particulièrement stimulante, car chacune doit être exploitée au
maximum.
« Germán P. Millán signe un jeu expert exigeant, généreux et surtout profondément satisfaisant »
C'est aussi ce qui donne à Covenant cette sensation
de densité sans nécessairement avoir besoin de multiplier les tours. Le jeu
n'est toutefois pas à mettre entre toutes les mains. Il faut accepter une
première approche assez chargée, prendre le temps de comprendre les
interactions entre les différents systèmes et surtout résister à la tentation
de vouloir tout optimiser immédiatement. Mais une fois le déclic effectué, Covenant
révèle une vraie personnalité.
Lire aussi : Le test de 1 % Evil Dead 2 : Le bluff peut-il vraiment te sauver de la tronçonneuse ?
Un jeu où l’on ne se contente pas de jouer ses actions : on construit progressivement la manière dont on va pouvoir les enchaîner et quand la montagne commence enfin à tourner à plein régime, difficile de ne pas avoir envie de repartir en exploration.
Fiche technique | COVENANT : LE CLAN DES NAINS
Éditeur : iello
Auteurs : German P. Milan
Illustrations : Enrique Fernández Peláez
Nombre de joueurs : 1 à 4
Âge conseillé : à partir de 14 ans
Durée : 100 minutes
+d'infos : Covenant - IELLO
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