Un nouveau monde pour Pierre Grimbert
Il y a des auteurs dont le nom suffit à situer immédiatement
un univers. Pierre Grimbert fait partie de ceux-là. Né en 1970, l’auteur
s’est imposé dans la fantasy française avec notamment Le Secret de Ji,
saga devenue l’une de ses œuvres majeures et qui s’est progressivement étendue
à plusieurs cycles pour atteindre seize romans. Au fil de sa carrière, il a
également exploré différents territoires de l’imaginaire, toujours avec cette
volonté de construire des univers suffisamment vastes pour donner envie d’y
revenir.
« Avec Le Sablier Noir, Pierre Grimbert ouvre un nouveau chapitre de sa carrière dans un univers qu’il a conçu autour des codes de la LitRPG »
Bienvenue à Griteim
Le monde de Griteim est loin d’être un havre de paix.
La Convulsion a ravagé ses grandes cités et les Archontes, mystérieuses
entités à l’origine de cette catastrophe, continuent d’étendre leur influence.
Dans ce monde à l’agonie, la Guilde et ses Champions représentent l’un des
derniers espoirs de civilisation. C’est justement ce statut que convoite
Lorica. Lorsque la Guilde lui propose d’explorer un donjon afin de déclencher
l’Appel et, peut-être, intégrer le fameux Système, elle accepte sans hésiter.
« À Griteim, survivre ne suffit pas, encore
faut-il comprendre les forces qui ont condamné le monde »
Avec elle, plusieurs compagnons, dont Haxel, son frère
adoptif. Mais derrière cette apparente quête de puissance se cache une
motivation bien différente : Lorica veut comprendre son passé, les raisons de
son abandon et notamment ce qui est arrivé à sa mère. Elle va pourtant
rapidement découvrir que le donjon ne ressemble pas à ce qu’elle imaginait…
Lire aussi : Le sablier noir - Lire les premiers chapitres
Lorica, une héroïne qui refuse de jouer selon les règles
Lorica est sans doute la plus belle réussite de ce
premier tome. Là où beaucoup de récits de LitRPG pourraient se concentrer
sur la progression, les niveaux et l’accumulation de compétences, Pierre
Grimbert place d’abord son personnage au centre de l’aventure. Et Lorica est
loin d’être une héroïne formatée pour devenir la Championne parfaite, c’est
même tout le contraire. Son passé tumultueux a forgé son caractère. Abandonnée
devant un orphelinat quinze ans auparavant, elle a intégré la Guilde dans
l’espoir que son père finisse par la remarquer. En vain. À cela s’ajoutent la
disparition mystérieuse de sa mère et toutes les zones d’ombre qui entourent
son enfance. Autant de questions qui ont fini par devenir une obsession.
« Lorica redoutait davantage de mourir ignorante que
de mourir tout court »
Cette phrase, tirée du tome 1 « Le Torque de Vezerim ? », résume parfaitement le personnage. Elle ne cherche pas d’abord à devenir la plus puissante. Elle veut des réponses. C’est ce qui la distingue des autres aspirants qui rêvent de devenir des Champions. Sa détermination est telle qu’elle finira même par décrocher le titre de « La Tenace » au cours du donjon. Mais surtout, Lorica refuse de se conformer aux règles du Système. Elle ne veut pas choisir de classe et refuse d’attribuer ses points de compétences, afin de ne pas influencer le fonctionnement du Système. Une décision qui correspond parfaitement à son caractère, mais qui va évidemment avoir des conséquences lorsqu’elle se retrouvera confrontée aux dangers du donjon.
Cette volonté de ne pas jouer selon les règles établies donne aussi au récit une dimension particulièrement intéressante. Lorica doit composer avec ses propres faiblesses, notamment son souffle court et sa fatigue rapide, tout en cherchant constamment à dépasser ce que le Système semble avoir prévu pour elle. Et lorsqu’elle réalise qu’elle a entraîné ses compagnons dans une quête qui est avant tout personnelle, le personnage gagne encore en profondeur. Son égoïsme initial laisse progressivement place à une forme d’héroïsme, sans pour autant effacer ses doutes.
Un donjon qui sert aussi de porte d’entrée dans l'univers
Le Sablier Noir réussit également quelque chose
d'important : rendre son univers accessible sans nous noyer sous les
informations. Les éléments du lore sont disséminés progressivement dans le
récit. On découvre le fonctionnement du Système, le rôle de la Guilde, les
Champions, les Archontes et les conséquences de la Convulsion au même rythme
que Lorica. Ce choix fonctionne particulièrement bien puisque nous sommes
constamment dans ses pas. Nous ne connaissons pas toutes les règles de cet
univers et elle non plus. On apprend donc à comprendre Griteim en avançant dans
le donjon, en découvrant ses dangers et en recollant peu à peu les morceaux.
« Pierre Grimbert nous fait découvrir Griteim au
même rythme que Lorica, sans jamais transformer son lore en cours magistral »
Les amateurs de jeux vidéo et de RPG trouveront évidemment
rapidement leurs marques. Les notions de niveaux, compétences, classes et
progression leur parleront immédiatement. Mais le roman ne demande aucune
connaissance préalable du genre. La LitRPG reste ici un outil au service du
récit et non une barrière destinée aux seuls joueurs. C'est aussi là que
Pierre Grimbert semble avoir trouvé le bon équilibre. Dans notre interview, il
insistait sur le fait que Le Sablier Noir était avant tout un roman et cela se
ressent à la lecture. Les mécaniques chiffrées ne remplacent jamais les
personnages ou l'histoire. Elles permettent au contraire d'imaginer des
situations différentes de celles que l'on retrouverait dans une fantasy plus
traditionnelle.
Le donjon devient ainsi autant un terrain de jeu qu'un
espace de découverte. Chaque nouvelle épreuve permet d'en apprendre davantage
sur Lorica, ses compagnons et les règles qui régissent ce monde.
Un premier tome qui ouvre énormément de portes
Une fois le livre refermé, la sensation dominante est
finalement celle d'une curiosité aiguisée. Le premier tome répond à
certaines questions, mais il en soulève beaucoup d'autres. Et c'est
probablement l'une de ses grandes qualités, car cela augure d’un monde qui a de
nombreuses histoires à nous conter. On aimerait évidemment en savoir davantage
sur Lorica, sur son père et sur la disparition de sa mère. Sa quête personnelle
ne fait que commencer et les zones d'ombre qui entourent son passé constituent
déjà l'un des fils narratifs les plus intrigants pour la suite. Mais le mystère
dépasse largement son personnage. Que veut réellement la Guilde ? Quel est
le véritable rôle des Champions ? Que sont exactement les Archontes ? Et
surtout, quelles sont les véritables règles du Système ?
Le roman ne nous donne volontairement pas toutes les clés. Même après ce premier périple, nous savons finalement assez peu de choses sur les forces qui s'affrontent réellement à Griteim. L'extrait où Rezzam rappelle à Lorica qu'il existe autant de versions de la Guilde qu'il y a de royaumes donne d'ailleurs une idée des enjeux qui se jouent derrière ce qui pourrait n'être, au premier regard, qu'une simple aventure de donjon.Et puis il y a Griteim lui-même. D'autres cités existent, d'autres territoires restent à explorer et les Archontes n'ont manifestement pas dit leur dernier mot. Pierre Grimbert a donc laissé suffisamment de portes ouvertes pour que son univers puisse largement dépasser les événements de ce premier tome.
Une première quête qui tient toutes ses promesses
Le Sablier Noir est un premier tome particulièrement
prometteur pour la LitRPG française. Pierre Grimbert ne cherche pas
simplement à transposer les mécaniques d'un RPG dans un roman : il les utilise
pour nourrir son intrigue et surtout pour mettre son héroïne face à des choix
et des situations qui dépassent les règles établies. Lorica porte une grande
partie du récit grâce à une personnalité forte, une détermination communicative
et une quête personnelle qui donne un véritable sens à sa progression. On
s'attache rapidement à cette jeune femme qui préfère comprendre le monde plutôt
que simplement y trouver sa place.
« Un premier tome solide et prometteur qui donne
surtout une furieuse envie de retourner à Griteim »
Le récit fonctionne également grâce à une découverte
progressive de son univers. Il reste suffisamment mystérieux pour donner envie
d'en savoir plus, sans jamais devenir incompréhensible. Les amateurs de RPG
apprécieront les mécaniques du Système, tandis que les lecteurs moins familiers
avec la LitRPG peuvent parfaitement se laisser porter par l'aventure. Le
principal regret vient justement de cette envie d'en savoir davantage : une
fois le tome terminé, on a conscience de n'avoir aperçu qu'une petite partie de
Griteim et de ses secrets. Mais pour un premier volume, c'est aussi une belle
réussite. Le Sablier Noir donne envie de connaître la suite.
Lire aussi : Le sablier noir / Pierre Grimbert (interview) : « Je voulais faire partie des premiers représentants de la LitRPG en France »
Avec Le Sablier Noir, Pierre Grimbert signe une entrée convaincante dans la LitRPG. Derrière les niveaux, les compétences et le donjon, on découvre surtout une héroïne attachante, un monde sombre et un récit qui sait entretenir le mystère. Le premier tome pose les bases sans chercher à tout expliquer et laisse entrevoir une aventure bien plus vaste que celle que nous venons de parcourir. Lorica a commencé sa quête de réponses. Et nous avons désormais envie de connaître les nôtres.
> Le sablier noir de Pierre Grimbert, le 3 septembre. (Lorestone)




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