Auteurs : David Gordon · Michael O'Connell

Illustrateurs : Ana Maria Martinez Jaramillo · Catalina Martinez · Mesa Schumacher

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Wingspan, Wyrmspan, Finspan : L'envergure d'une série devenue culte

Tu te souviens de ta première partie de Wingspan ? La mangeoire en carton qu'on secoue pour faire tomber les dés, les petits œufs pastel qu'on a tous envie de manipuler, et cette carte oiseau que tu as gardée en main trois tours de suite parce que tu n'avais pas la bonne nourriture. Ça fait sept ans que ça dure. Sept ans que le jeu d'Elizabeth Hargrave fait entrer des gens qui « ne jouent pas » dans le jeu de société moderne. Il a eu le Kennerspiel des Jahres, cinq extensions, un jeu vidéo, puis des petits frères : des dragons avec Wyrmspan, des poissons avec Finspan, et depuis cet été une version de poche. Alors on a eu envie de dérouler toute l'histoire, de la première boîte aux prochaines. Et tu vas voir, elle commence dans un tableur.

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Wingspan, Wyrmspan, Finspan : L'envergure d'une série devenue culte

Les dates clés

  1. 2014une analyste en politiques de santé en a marre des jeux de châteaux
  2. 2016« Bring in the Birds » est présenté à la Gen Con
  3. 2019sortie de Wingspan, pénurie, Kennerspiel des Jahres, extension Europe
  4. 2020extension Océanie et jeu vidéo
  5. 2022Wingspan Asie et la Nesting Box
  6. 2024Wyrmspan
  7. 2025Finspan, Dragon Academy, les packs d'oiseaux des fans
  8. 2026extension Amériques, Sharks & Reefs, Wingspan Pocket

Tout commence dans un tableu

Petit retour en arrière. Au début des années 2010, Elizabeth Hargrave n'a rien d'une autrice de jeux. Elle est consultante en politiques de santé dans le Maryland, elle a fait de la recherche sur le prix des médicaments, et elle passe ses week-ends jumelles au cou. Le birdwatching est devenu sérieux chez elle vers 2013. Et le jeu de société, elle en fait beaucoup, mais quelque chose la chiffonne. « Beaucoup de jeux américains sortaient avec des zombies et d'autres thèmes d'horreur qui ne me parlent pas, et beaucoup de jeux européens avaient ces thèmes secs, vaguement historiques, autour du commerce de marchandises et de la construction de châteaux », racontera-t-elle en 2019. Sa conclusion tient en une phrase :

« J'ai compris que si je voulais un jeu sur quelque chose qui m'intéressait vraiment, j'allais peut-être devoir le faire moi-même » - Elizabeth Hargrave, en 2019

On est en 2014. Elle part du thème, et seulement du thème. Et comme elle est, de son propre aveu, une fan de tableurs, elle fait ce qu'elle sait faire : un tableau. Habitat, envergure, régime alimentaire, type de nid, nombre d'œufs, statut de conservation, tout y passe, avec les données du Cornell Lab of Ornithology et de la société Audubon. Chaque oiseau devient une carte, et chaque carte sort d'une ligne du tableau. Le truc, c'est que ce n'est pas un gadget : c'est pour ça que le Pélican d'Amérique pêche vraiment et que le Coucou geai pond vraiment dans le nid des autres.

Ensuite, elle teste. Des centaines de fois, pendant des années, dans l'arrière-salle d'un bar à jeux de College Park, le Board and Brew, et sur la table à manger d'un copain de prototypage, Matthew O'Malley. « Wingspan n'existerait pas sans ces innombrables heures », dira-t-elle. Et en 2016, elle emmène son jeu à la Gen Con, le grand salon américain. Il s'appelle encore Bring in the Birds. Elle le présente à trois éditeurs. L'un d'eux s'appelle Jamey Stegmaier, patron de Stonemaier Games, à Saint-Louis. Il se souvient d'une personne « délicieuse à côtoyer dès le départ » et d'une centaine d'oiseaux déjà conçus, avec leurs pouvoirs sur les cartes. Il dit oui. Il ne le sait pas encore, mais il vient de signer le jeu le plus vendu de son catalogue.

Des œufs, une mangeoire et 170 oiseaux

Wingspan, Wyrmspan, Finspan : L'envergure d'une série devenue culte

Les règles de Wingspan, tu les connais sans doute, mais rappelle-toi à quel point elles sont propres. Ton plateau a trois habitats : la forêt, la prairie, la zone humide. Chacun correspond à une action. La forêt te donne de la nourriture, la prairie te fait pondre des œufs, la zone humide te fait piocher des cartes. Et chaque oiseau que tu poses dans un habitat rend cette action plus forte. Rien de plus. Quatre manches, de moins en moins de tours à chaque manche, et à la fin tu comptes tes oiseaux, tes œufs, ta nourriture cachée et tes objectifs.

Ce qui a fait la différence, c'est tout le reste. Les 170 oiseaux, tous différents, tous dessinés à la main par Natalia Rojas et Ana María Martínez Jaramillo, dont c'était le premier jeu de société, avec Beth Sobel pour le reste du matériel. Les œufs en plastique, dont on dit qu'ils donnent envie d'en manger. La mangeoire qui sert de tour à dés. Et les petites phrases en bas des cartes, qui t'apprennent que tel oiseau peut avaler un poisson plus gros que sa tête.

Le mode solo, lui, a été conçu par David Studley, et c'était aussi sa première fois comme chef de projet sur un Automa. Une équipe de débutants, donc. Retiens-le, ça compte pour la suite.

2019 : trop peu de boîtes, puis la couronne

Wingspan sort le 8 mars 2019. Et là, catastrophe. Stegmaier avait estimé qu'il fallait fabriquer 10 000 exemplaires, à peu près la moitié d'un tirage habituel chez lui. Les précommandes ouvertes une semaine en janvier en avalent 5 100. Il reste 5 000 boîtes en anglais pour les distributeurs du monde entier. Le jour de la sortie, Stonemaier publie un billet intitulé « Des excuses et une explication ». Ça pique.

« Une partie de mon travail, c'est de fabriquer assez de jeux, et je ne l'ai pas fait » - Jamey Stegmaier, le 7 mars 2019

Il explique qu'il a relancé la production dès décembre, puis de nouveau en janvier, mais qu'une impression prend trois à quatre mois. Il jure aussi qu'il n'y a « absolument aucune stratégie fondée sur la rareté ». Sur les deux premiers mois, Wingspan s'écoule à 44 000 exemplaires en trois tirages, et le New York Times en fait un article. La pénurie, finalement, a surtout servi à faire parler du jeu. Et en 2020, Wingspan se vend plus que tous les autres jeux de l'éditeur réunis.

Pendant ce temps, l'été arrive, et avec lui Berlin. Le jury du Spiel des Jahres retient Flügelschlag, le nom allemand du jeu, pour le Kennerspiel des Jahres 2019, le prix du jeu pour connaisseurs, face à Carpe Diem et Detective. Son explication : « Des mécanismes accessibles, un déroulé sans fioritures et un rythme soutenu de décisions importantes font de Flügelschlag un véritable as du ciel ». Pour une première autrice, avec un premier jeu, c'est énorme. Et c'est elle qui le dit le mieux :

« Non, je n'aurais jamais pu imaginer que mon premier jeu décollerait comme ça » - Elizabeth Hargrave, en 2019

La même année, le jeu empoche le Deutscher Spielepreis, le Tric Trac d'argent en France, où Matagot l'a édité en français, et une collection de nominations un peu partout. Hargrave, elle, en profite pour parler d'autre chose : de ces soirées de test où elle était la seule femme dans la pièce. « J'aime à penser que ma présence dans cette salle a peut-être rendu les choses plus faciles pour les femmes suivantes », dit-elle. Elle publie dans la foulée une liste de 200 autrices de jeux, pour que plus personne ne puisse dire qu'il n'y en a pas.

Le tour du monde, continent par continent

Avec un succès pareil, tu te doutes bien que la suite n'a pas tardé. Dès septembre 2019, les nouveaux tirages embarquent un « Swift-Start », dix oiseaux et quatre livrets pour guider les quatre premiers tours des débutants. Et le 22 novembre 2019 arrive l'extension Europe : 81 oiseaux, dont certains agissent en fin de manche ou quand un adversaire joue. Rien de révolutionnaire, mais le principe est posé : un continent à la fois.

Celle-là, peu de gens connaissent l'histoire derrière. Début 2020, l'Australie brûle. Face au nombre d'oiseaux touchés, Stonemaier annonce très tôt que la prochaine extension sera Océanie, et verse un dollar à l'association WIRES pour chaque adresse e-mail laissée avant le 22 janvier : 7 439 dollars américains au total. L'extension sort le 18 décembre 2020 avec 95 oiseaux, de nouveaux plateaux et une cinquième nourriture, le nectar, qui change pas mal les habitudes. Cette même année, le 17 septembre, Wingspan passe sur écran grâce au studio polonais Monster Couch : Steam d'abord, puis Switch à Noël, Xbox et mobiles en 2021, PlayStation en octobre 2024. On t'en avait parlé à l'époque.

Fin 2022, Wingspan Asie fait un pas de côté. C'est une extension, mais c'est aussi un jeu complet pour un ou deux joueurs, avec un mode Duo où l'on se dispute des cases sur une carte commune. Et pour ceux qui ont de grandes tablées, le mode Nuée pousse jusqu'à six ou sept joueurs. Elle arrive le 2 novembre 2022 avec la Nesting Box, une boîte de rangement à 100 dollars pensée pour accueillir tout le contenu passé et futur. Les fans suivent. En janvier 2023, Stonemaier lance un concours de fan art ; plus de 300 dessins arrivent, 255 sont retenus, et le Fan Art Pack sort en novembre 2023 avec un dollar par pack reversé à des associations ornithologiques.

Puis vient le temps des fans qui conçoivent eux-mêmes. En octobre 2025, six packs promo de 25 oiseaux chacun débarquent sur la boutique de l'éditeur : oiseaux du Canada, d'Europe continentale, de Nouvelle-Zélande, de Grande-Bretagne, des États-Unis, et un supplément asiatique. Ce sont des créations de joueurs, déjà testées en ligne, relues par Hargrave et reprises par Stonemaier. « Toutes les personnes qui ont conçu ces oiseaux ont été rémunérées pour leur temps et leur créativité », précise l'éditeur. Et le 21 janvier 2026, la quatrième grande extension, Amériques, couvre enfin le Mexique, l'Amérique centrale, l'Amérique du Sud et les Caraïbes : 111 oiseaux, plus 40 cartes colibris qui ont leur propre petit jardin. Sept ans après le premier tirage, Wingspan et Wingspan Asie dépassent les 2,6 millions d'exemplaires, dans 27 langues.

Des dragons, puis des poissons

Depuis 2019, Stegmaier recevait des demandes de variantes, et une revenait tout le temps : des dragons. Il en parle à Connie Vogelmann, avec qui il travaille déjà sur Apiary, et à Hargrave, qui donne son accord. « L'idée venait de Jamey ! », raconte Vogelmann. La commande est claire : adapter le cœur de Wingspan pour que ça ait du sens avec des dragons, mécaniquement et thématiquement. Et le premier changement s'impose tout seul : avant d'attirer un dragon, il faut creuser sa grotte. Les cartes grottes et l'excavation arrivent. La tour à dés et les cartes bonus disparaissent. Et une « guilde des dragons », ajoutée pour régler un problème de ressources, devient ce que Vogelmann appelle un « heureux accident » qui améliore tout le jeu.

Hargrave suit le projet de près, et son retour sur une version intermédiaire est resté célèbre dans l'équipe : « ça ne ressemble pas assez à Wingspan ».

« Wyrmspan a été construit de zéro comme un nouveau jeu, et il n'est pas compatible avec Wingspan » (Connie Vogelmann, en janvier 2024)

Illustré par la française Clémentine Campardou (cocorico), Wyrmspan ouvre les précommandes le 31 janvier 2024, avec un peu plus de 16 000 boîtes en 24 heures, le record de l'éditeur, puis arrive en boutique le 29 mars. Fin 2024, il en est à 300 000 exemplaires ; fin 2025, à plus de 450 000, et son extension Dragon Academy, sortie en 2025 avec 80 dragons et 25 grottes de plus, a déjà dépassé les 60 000.

Et devine quoi ? Le 9 janvier 2025, la révélation de Finspan fait tomber le site de Stonemaier, alors que l'hébergeur avait été prévenu. Cette fois, ce sont David Gordon et Michael O'Connell qui signent, deux développeurs maison qui avaient proposé leur aide et ont fini par devenir les auteurs, toujours avec Hargrave en conseil. On est chercheur en biologie marine, on plonge pendant quatre semaines dans trois zones de l'océan, de la lumière du jour au noir complet, et les œufs deviennent des alevins qui se regroupent en bancs. Plus de nourriture à gérer : Stegmaier voulait « une version un peu moins complexe de Wingspan, qui embrasse complètement le thème aquatique ». Il est disponible le 22 janvier 2025, en boutique le 21 février, avec les sœurs Ana María et Catalina Martínez et Mesa Schumacher au pinceau. Première année : 233 584 exemplaires.

« Nous sommes contents que ce soit une trilogie de jeux ; du plus léger au plus lourd : Finspan, Wingspan et Wyrmspan » (Jamey Stegmaier, en janvier 2025)

Et maintenant ?

2026 est l'année la plus chargée de la gamme. Après les Amériques en janvier, Sharks & Reefs est arrivé le 13 mai pour Finspan, signé Michael O'Connell : 80 poissons, 90 coraux en bois et des récifs à construire sur des tapis, pendant que les requins dispersent tes bancs d'alevins en laissant des restes que tout le monde peut manger. Et le 15 juillet, Wingspan Pocket. Une petite boîte à 20 dollars, 106 cartes recto verso, oiseau d'un côté et nourriture de l'autre, une seule rangée activée par tour, des pictogrammes à la place du texte, 25 à 35 minutes. Ce n'est pas une extension, les oiseaux ne se mélangent pas avec le grand jeu. C'est une porte d'entrée. Et quelle porte : 175 000 exemplaires au premier tirage, tous partis en un mois.

« Ça montre l'échelle du nombre de gens que Wingspan a touchés, et la joie qu'il a apportée sur leurs tables » - Jamey Stegmaier, en août 2026

La suite ? Hargrave le dit sans détour : « On a dit qu'on voulait faire tous les continents, un paquet d'oiseaux pour chacun, et il nous en reste deux. » Au printemps, l'éditeur a fait voter ses lecteurs entre l'Afrique et les régions arctiques, et le résultat a été un parfait 50/50. L'une des deux sera donc la cinquième extension, sans date.

Côté écran, Monster Couch a annoncé en mai 2026 une adaptation de Wyrmspan sur PC, et les Amériques rejoindront le Wingspan numérique d'ici deux ans environ. En revanche, pas de quatrième animal en vue : Stegmaier a prévenu qu'il n'y avait « aucun plan pour élargir encore le périmètre du monde de Wingspan ». Des extensions pour chacun des trois, oui. Un Wingspan avec des insectes, non, pas pour l'instant en tout cas.

Pourquoi on y joue encore

Sept ans, 3,3 millions de boîtes pour la trilogie, et un éditeur qui a fait sa meilleure année en 2025 grâce à des oiseaux, des dragons et des poissons. Pourquoi ça marche ? Parce que Wingspan a réussi un truc rare : il est beau avant d'être compliqué. Tu peux le poser devant quelqu'un qui n'a jamais joué à autre chose que des jeux de cartes classiques, et la première chose qu'il fera, c'est retourner les cartes pour lire les oiseaux. L'espace de jeu est clair, il n'y en a pas partout quant aux règles, elles viennent après, et elles passent toutes seules, parce que chaque action raconte quelque chose : je nourris, je ponds, j'attire.

Chez nous, Wingspan n'a pas été le premier jeu moderne sur la table, mais c'est un de ceux qui ont mis l'engrenage en route. Et surtout, c'est le jeu que j'ai pu sortir pour jouer avec ma mère. Elle n'est pas joueuse, pas du tout, mais elle a accroché à celui-là. Peut-être pour les oiseaux, peut-être pour le matériel élégant et épuré, peut-être pour sa tranquilité et le fait qu'on n'y attaque personne. Toujours est-il qu'on a enchaîné les parties, et que c'est ça, au fond, la vraie réussite d'Elizabeth Hargrave : un jeu qui fait jouer ceux qui ne jouent pas.

Wingspan, Wyrmspan, Finspan : la volière n'a pas fini de grandir

Quand tu y repenses, tout ça est sorti d'une ligne de tableur. Une analyste fatiguée des châteaux, un bar à jeux du Maryland, un prototype appelé Bring in the Birds. Puis une pénurie, une couronne à Berlin, un continent après l'autre, des dragons, des poissons, et une boîte de poche qui s'arrache. Il reste deux continents, une extension par jeu, et sans doute d'autres surprises que Stonemaier n'a pas encore glissées dans sa newsletter.

Sources : interviews d'Elizabeth Hargrave (Hyattsville Wire et Meeple Mountain, 2019 ; St. Louis Public Radio, 2026), blog de Stonemaier Games (excuses du 7 mars 2019, pages Océanie, Europe, Finspan, Sharks & Reefs, Wingspan Pocket, packs promo des fans, programme 2026)

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ParBruceContributeur